mercredi 18 février 2009

la limite imite le bord


Le singulier implique sa limite. Il fait plus que l’impliquer: il la pose avec lui-même, il se pose comme sa limite, et il pose la limite comme sienne.

De quelle sorte est donc la limite qui limite et qui singularise le singulier?

… la circulation sur la limite passe et se passe entre deux bords. Elle sépare et réunit bord-à-bord cela – c’est-à-dire les étants – qu’elle dé-limite. La limite n’est rien, mais elle a ou elle écarte deux bords distincts – de même qu’une ligne géométrique sans épaisseur n’en a pas moins deux côtés. La propriété de la limite, qui en elle-même est sans propriété, qui forme l’exterritorialité par rapport à toute propriété, consiste dans son dédoublement, que l’on pourrait aussi nommer son débordement: distinction des bords, évasion du “rien” sur ses deux bords.

Le bord est cela par où la limite fait contact ou se fait elle-même contact. Sur la limite, les singuliers sont bord à bord. Ils se touchent ainsi, c’est-à-dire qu’ils s’écartent de rien: très exactement, du rien qu’ils ont en partage. Les bords sont les uns pour les autres dans le double rapport de l’attraction et de la répulsion. Par le bord, on peut aborder à l’autre bord, voire se livrer à un abordage. On peut aussi déborder, précisément pour aborder de l’autre côté, à moins de se répandre seulement dans le rien de la limite: cela dépend de l’énergie, de l’impétuosité avec laquelle on s’élance.

Jean-Luc Nancy

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